C'est génial, le langage humain. On mobilise un ensemble de techniques plus habiles les unes que les autres avec son complexe otorhinolaryngologique pour faire des bruits plus ou moins gracieux et parfois carrément surprenants.
Ça permet d'échanger des informations complexes avec ses semblables autour d'une bière, mais aussi, grâce à l'invention de l'écriture, de faire parvenir ces mêmes informations à des gens physiquement absents au moment de l'émission du message. Plus fou encore, la forme écrite du langage permet à ces signaux de vivre à travers les âges, le tout sans utiliser la moindre goutte de salive. La diversité des langages humains sur le globe explique que certains y consacrent leur vie, témoins de l'extinction progressive de dizaines de langues à travers le monde, chaque année qui passe. Toutes les langues sont chouettes à leur façon, que ce soit en version parlée, chantée, écrite, ou même gestuelle, tout simplement parce que c'est chouette de communiquer. C'est beau et fascinant bordel, et même si j'en ai pas retenu des masses, je ne regrette pas avoir passé des dizaines d'heures à explorer les différentes familles et sous-groupes de langues à travers le monde. Ecouter et voir à quoi ça ressemble, noter les particularités grammaticales (du genre les 26 déclinaisons du lituanien) et musicales, découvrir des alphabets aux gueules de runes, et rêvasser en entendant une phrase d'indo-européen reconstitué, autant de plaisirs relativement accessibles et ouverts à tous ceux qui aiment communiquer consciemment, linguistes ou non. Et à cette diversité de langues et dialectes, on peut et doit rajouter l'infinité de variantes que l'on peut observer d'un groupe social à un autre, en évoluant au gré des cercles de fréquentation, voire, aussi, en fonction des personnalités de chacun.
Le langage humain est une des curiosités du monde du vivant. Constat assez évident puisqu'on remarque très vite que la plupart des trucs animés par la vie sur terre n'ont pas considéré que c'était indispensable de mettre consciemment au point un mode de communication commun doté d'une grammaire. Les animaux n'ont pas de langage analogue au mode de communication humain (phonèmes organisés), d'où la frustration de nombreux amis des animaux qui s'acharnent à parler de leurs problèmes à leur labrador, voire carrément à leur iguane. Enfermé dans sa formidable capacité à communiquer sur un nombre de choses aussi vaste que son imagination lui autorise, l'humain s'habitue à l'idée que dans l'univers, tant que rien ne parle avec des mots, il n'y a rien de distinct à voir, entendre et comprendre.
Les oiseaux passent inlassablement leur vie à perfectionner leurs gammes parce que ça a de la gueule. Nos amis les chats, eux, préfèrent la baston de regard. Question partage d'information, on peut remarquer que les abeilles ou les fourmis savent y faire aussi, même si elles causent uniquement distance et qualité de la bouffe (ah ! L'altruisme et le don de soi qui règne au sein des ruches, c'est merveilleux). Même les végétaux communiquent, comme le remarquable acacia qui, pour sa part, relâche un truc chimique dans l'air pour prévenir son gang qu'il faut se mettre en mode toxique parce qu'un brouteur s'attaque à la famille. Sauf que voilà, jamais on ne verra un orang-outang, un berger allemand ou même un acacia s'énerver après son congénère parce qu'il a un terrible accent, ou que son message, bien qu'évidemment compréhensible, n'est pas très élégamment formulé. C'est là qu'on touche à la constellation des "propre de l'homme" : alors oui, l'être humain est une tare du règne animal, c'est bien connu, mais pas seulement parce qu'il aime s'en faire des steaks, des manteaux, des sacs à mains, des trophées et des meubles, ou qu'il pourrit très durablement les tripes de maman nature avec son lave-linge. Certes. Mais au-delà de ça, l'être humain est une tare du monde animal avant tout et surtout parce qu'il est capable de stopper net n'importe quel formidable processus d'échange d'information complexe pour des raisons touchant à l'orthographe et la syntaxe, plutôt que de se réjouir quotidiennement de la chance qu'il a de jouir des richesses du monde infini des possibilités qu'offrent la pratique et la compréhension du langage. Disons les choses comme elles sont, c'est pas très malin de faire son grammar nazi. Ce qu'il y a de possiblement intéressant dans la grammaire à la rigueur, ce n'est pas son application. C'est le noyau de son architecture et les logiques intellectuelles sous-jacentes qui s'y déploient.
CACHEZ-MOI CES CHEVALS QUE JE NE SAURAIS VOIR
Les deux seules fois où les schtroumpfs entrent en guerre civile, c'est pour une question syntaxique, ce qui est assez symptomatique de l'excessive sensibilité des habitants de la planète francophonie sur la question de la rigoureuse justesse du langage. Sur la plupart des places à débats animés, une phrase mal orthographiée est trop souvent envisagée comme congénitalement impropre à porter tout argument digne de ce nom. Alors on se plaint que les gens écrivent mal parce qu'ils n'écrivent pas et on leur reproche d'écrire parce qu'ils écrivent mal, c'est rigolo. Juger de manière péremptoire la personne en face de soi avec laquelle on est en train de communiquer, c'est une pratique courante, même que c'est pas bien. Heureusement, c'est un processus le plus souvent assez indolore puisqu'intérieur, silencieux, sinon à retardement. Sauf chez les gens méchants. Et pourtant, dans le cas de la rectitude de l'usage de la langue, force est de constater que même les gens gentils ne se privent pas de briser cette élémentaire retenue, en envahissant de facto le message même de leurs interlocuteurs : "euh jtarrête tout de suite : ce que tu dis est faux, laisse-moi le rectifier". Même si l'agression porte sur la seule forme du message, réprimer les phrases d'autrui est en soi déjà un certain pouvoir -surtout si c'est fait à répétition-. A l'écrit, ça donne une invariable variante de "va t'acheter un bescherelle et là t'auras le droit de parler"... Et à l'oral, ça peut être les HAHAHA des invités du plateau de télé devant une entorse de français : il existe en effet une sorte d'autorité collective qui s'exerce sur les pauvres bougres qui font la gaffe d'oser s'exprimer en public avec les rares outils qu'ils ont à leur disposition. Et parmi l'auditoire hilare, rient naturellement ceux qui auraient pu faire la même faute.
C'est communément admis qu'on peut, voire qu'on doit se permettre de juger les autres sur leurs compétences d'expression, histoire de rappeler un peu plus qu'il est crucial dans la vie de ne pas confondre "je bifurquais" avec "je bifurquai", et qu'il est tout aussi indispensable de bien prononcer le circonflexe du mot fantôme. Et c'est triste putain, parce que même moi ça m'est arrivé de m'exclamer un jour qu'un collègue rédige des synthèses comme un trisomique sous kétamine, même que c'est à la fois embarrassant et drôle d'observer le résultat. Sauf que c'était pas du jugement, c'était du malheureux réalisme, de l'appréhension du jugement de la hiérarchie qui en définitive pénalisera le collectif dans l'évaluation du travail en commun. Dans la même logique, on peut se retrouver à pénaliser de fait ses supérieurs hiérarchiques, parce que c'est communément considéré comme dégradant de se faire faire relever ses fautes d'orthographe par des sous-fifres. Oui, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, parler et écrire bien, c'est avant tout une manière comme une autre de consolider des strates sociales de manière distinctive depuis que les perruques blanches à bouclettes sont devenues has been.
L'obsession collective pour la rigueur de l'expression va à l'encontre du bon sens. Jsais pas moi, mais personnellement, quand je lis un texte ou que j'écoute mon interlocuteur, je me concentre sur ce qu'il dit, pas sur le listage ostensible de ses infractions à la conjugaison. Pas vous ? L'intelligence n'empêche pas de remarquer intérieurement les divergences apparentes avec son langage à soi, bien entendu, mais visiblement cette même intelligence ne permet pas assez souvent d'être conscient au plus profond de son être qu'on s'en fout totalement. Et pourtant, la bonne orthographe permet de distinguer en grande partie -et c'est d'ailleurs bizarre- les sources qui disent des conneries de celles qui sont potentiellement fiables (car écrites par quelqu'un capable de lire Paul et Virgine).
LE SUBJONCTIF IMPARFAIT, C'EST LA MEILLEURE VOIE VERS L'EMPLOI
Bon euh, quand même quoi, faudrait comprendre que "mal" parler/écrire, c'est pas résumable à un symptôme de mauvaise volonté. Pareil, il y a des facteurs autrement plus déterminants que la détection précoce du gène du prolétaire dans la capacité à manier un langage aussi robotique que conforme. C'est bien connu, les pauvres sont reconnaissables non seulement à leur regard torve et à leur irrépressible propension à gratter des trucs avec une pièce, mais aussi à leurs multiples déviances langagières. On pense un peu trop facilement que si les indigents aboient pas comme tout le monde, très fort et en permanence, c'est sans doute pour se créer un périmètre de sécurité nécessaire à la survie en milieu hostile. La plus inoffensive réalité est qu'ils communiquent avec un registre lexical qui reflète surtout le rythme de la routine locale et du quotidien pauvre en sens, et s'explique ainsi le plus souvent dès la naissance par la mise à distance du capital culturel nécessaire à la bonne intégration dans l'univers des alphabètes.
Les alphabètes sont les gens civilisés, voire normaux. C'est-à-dire que ce sont ceux qui sont capables (même pas pour passer le temps) de faire des mots croisés et des sudokus, et surtout de reprendre tendrement leur gamin de 10 ans autant que leur collègue de bureau lorsqu'ils font une faute de français, vous savez, un peu comme s'ils apprenaient encore à parler. Donc réjouis-toi, paladin en mousse qui autrefois étais sans cesse félicité pour tes bonnes notes en dictée ; toute ta vie, tu pourras te montrer charitable en paternant le petit peuple, tu tireras une fierté toute républicaine d'avoir aidé un cireur de chaussures à gravir les échelons en lui apprenant qu'on dit pas "je vais à carrefour". Peu importe qu'à côté de ça tu envoies chier des gens pas à l'aise avec Proust simplement parce que tu ne fais pas l'effort de comprendre ce qui est compréhensible à défaut d'être correct.
On pourrait d'ailleurs noter le traitement différencié dont font l'objet les innombrables entorses à la langue commune. Je ne sais pas pour vous, mais je comprends aussi mal le mec du petit parc qui veut me vendre du shit qu'un vieux du languedoc qui passe son temps à s'esclaffer en toussant de la mie de pain entre chaque phrase de son patois. Question adaptation concrète au monde moderne, je soupçonne l'un des deux d'être un peu plus compréhensible que l'autre derrière un clavier, quand on y pense. Pour ce qui est du jugement à la gueule, dans un cas on a une étiquette clignotante qui éloigne de l'emploi, et dans l'autre on a du charmant patrimoine qu'on va d'ailleurs se remettre à enseigner à l'école parce que ça rappelle le bon vieux temps. Une autre différence majeure entre ces deux figures d'individus à l'expression tout aussi peu claire est que l'un va encore chercher du boulot 4-5 ans avant de se résigner à vendre du shit, tandis que l'autre va pas tarder à être à la retraite. Hormis leur propension à la déviance langagière, ce qui les rapproche, c'est que l'un comme l'autre ne voient pas une seule seconde pourquoi et surtout comment, une fois adultes, ils pourraient réussir à formater un des piliers de leur propre être, à savoir leur façon de s'exprimer. Ce handicap dans la maîtrise du conformisme langagier jouera principalement contre le résident de quartier politique de la ville, décidément sérieusement entravé dans sa recherche des premières marches du circuit de la méritocratie et du secteur tertiaire.
Rappelons que de nos jours, la langue officielle épurée au-delà d'un seuil de 90% de rectitude (le seuil où on est en mesure de corriger son entourage) est d'abord un code qui n'est accessible qu'aux chanceux nés dans un milieu qui leur a permis de s'emboîter harmonieusement dans les rouages légaux du cirque humain contemporain. Il y en a beaucoup, de ces chanceux, mais c'est pas tout le monde. Avant c'était bien moins heureux : à une époque encore plus lointaine où on allait à la guerre pour justifier sa dispense de vaisselle, il y en avait vraiment pas beaucoup qui savaient parler à peu près comme à la capitale. De brillants fascistes comme Jules Ferry sont passés par là depuis, et c'est heureux. Du coup, aujourd'hui, mal écrire et mal parler, pour beaucoup, ce sont des anomalies à corriger, des reliquats du tiers-monde, et en définitive un des repères les plus visibles au quotidien pour se rappeler qu'il existe toujours un haut et un bas qui sépare les hommes, avec une frontière entre les deux qui n'est perméable que dans le sens ascendant (à condition de faire l'effort nécessaire, bien sûr).
Malheureusement, les faits montrent que le coefficient d'isolement des flux de communication du réseau des producteurs de PIB -aussi appelé coefficient de marginalité- est proportionnel à la faculté à s'exprimer convenablement. Cette assez triste corrélation se renforce de fait par les préjugés nés de l'exigence de rigueur dans la forme du langage, consolidant sournoisement l'un des murs les plus superflus qui retiennent les hommes de se voir en tant que semblables. Jouer au correcteur orthographique est fun et fait se sentir puissant. S'inscrire sporadiquement dans la figure de l'instituteur qui sommeille au fond de chacun d'entre nous est une discipline homologuée, pratiquée essentiellement par la frange supérieure du classement national d'orthographe. Ceux qui pratiquent ce sport témoignent à visage couvert : à chaque fois qu'ils réprimandent un illettré ou un touriste allemand, ça les replonge dans des douces réminiscences de l'enfance, même que c'est très agréable. Sauf qu'ils ont rarement une vision globale des tenants et aboutissants de leur passage à l'acte.
MA PLUME EST PLUS GROSSE QUE LA TIENNE
Il n'y a pas qu'aux cocktails mondains qu'on se taquine gentiment en se foutant des coups de dictionnaire de rimes dans la gueule, ou que plus généralement on se sent obligé d'exhiber un aperçu très souvent trompeur de sa richesse neuronale en arborant ses plus beaux mots, un peu comme on arbore ses plus élégantes chaussures sur son cv ou son plus beau casque dr beat dans le métro. Non, les considérations sociales autour de la question du s'exprimer bien ne sont pas seulement une énième superposition du spectre de la lutte des classes. Aujourd'hui, traquer et dénoncer le mauvais langage est une activité ouverte à toutes les catégories socioprofessionnelles, y compris les chômeurs alphabétisés, qui, eux aussi, ont droit à la dignité -enfin s'ils savent distinguer un infinitif d'un participe passé hein-. L'arrivée au pouvoir de Valéry Giscard d'Estaing s'est progressivement conjuguée à l'apparition de gens qui parlent et écrivent bien sans avoir pour autant le statut social qui va avec : comprenez des gens qui ont eu leur bac et même un diplôme, mais qui n'ont pas pour autant réussi à devenir des cadres supérieurs épanouis ou des avocats dispensables. A une époque où il est de moins en moins fréquent d'échapper à l'harmonisation du parler par David Pujadas, la maîtrise du langage correct, voire a minima élaboré, arborer sa plus belle syntaxe, restent un des derniers moyens d'élévation cosmétique de l'âme, dans une culture qui heureusement ne fonde pas la qualité des individus sur leur unique capital monétaire. Hélas, le capital orthographique endosse encore un rôle trop important à mon goût.
Dans le bac à sable moderne, chacun défend sa strate d'élévation langagière, à son niveau et avec toute la qualité dont il est capable, de sorte à se distinguer de celui qui est naturellement encore plus en dessous. On dit que ceux qui écrivent parfaitement sont ceux qui ont eu l'intelligence et la bonne volonté de lire des livres, preuve de la détention d'un respectable capital culturel quasi inné -et donc par extension d'une âme- . Perso je me suis arrêté à Paul et Virgine et y'a vraiment pas de soucis, ce qui me permet de conclure assez vite à une confusion. L'accès à la culture académique et à la bonne orthographe n'est pas forcément un pack. Pour bien écrire et bien parler, il suffit juste d'être mis en lien avec des sources de langage qui baignent déjà dans le code de la bonne communication ; des gens suffisamment conformes, des journaux et magazines sur papier ou sur écran (y compris closer, vsd et gala), du pénible cinéma français, des forums peuplés de miliciens de la syntaxe... A l'inverse, il faudra éviter de fréquenter les sites complotistes ou le forum 18-25 de jeuxvideo.com. Ne nous méprenons plus ; on peut être rentré sans trop de difficulté dans le petit jeu du bon parler et du bon écrit tout en étant un méprisable bœuf qui pourrait très bien se torcher avec du Voltaire, et aurait le culot toute sa vie de se satisfaire de ses compétences non-littéraires. Même si ça peut parfois aider, pour bien penser, on a pas besoin de savoir bien parler et/ou bien écrire, et/ou d'avoir lu Paul et Virginie. C'est juste pas vrai.
C'est une certitude qui trouble la perpétuelle quiétude normative de ceux qui se contentent d'évoluer dans le cela-dit déjà très vaste univers des termes connus par Valéry Giscard-d'Estaing. Les gens dont l'étroitesse d'imagination leur fait envisager le langage comme une grande et fière institution (avec des colonnes romaines et des statues de gens à cheval à l'entrée et tout) se vivent et se comportent comme les gardiens d'un temple qu'ils ont le privilège de connaître par cœur. Mais faut dire qu'un temple, c'est bien plus chouette quand on est que quelques uns qui font vivre entre eux et distribuent parcimonieusement la bonne parole, plutôt que quand y'a une foule de clochards qui vont eux-même se servir dans le frigo du panthéon. Vaut mieux les tenir à l'écart en leur rappelant que vu qu qu'ils s'expriment terriblement mal, ils appartiennent assurément aux strates inférieures de la communauté du langage. Nous on est dedans et vous vous êtes dehors.
On attend d'ailleurs tellement un lien de proportionnalité entre prestige (et donc visibilité) social et rectitude verbale qu'on se précipite tout particulièrement sur les sportifs de haut niveau pour vérifier s'ils ont bel et bien pas fait hypokhâgne, même que la réponse à cette question est sensée être drôle. Si c'est juste un brave quidam qui parle mal, y'a rien de drôle, c'est juste dé-sa-gré-able, roh ! Mais un président qui glisse sur sa grammaire, ça c'est de l'information. Sur la scène des êtres médiatiques, les choses sont simples ; soit on s'exprime comme une cruche, et alors on est rangé chez les simples objets médiatiques qui montrent leurs fesses en faisant SARDINEHAHAHAHA sur W9, soit on parle un langage rondouillet, et alors on est forcément bien davantage qu'un objet médiatique : on est quelqu'un d'écoutable.
APRANDR A ECRIR POUR DEVENNIR ARSTRONOT
Bien sûr qu'il faut préserver un socle commun qui permet de se comprendre et de se faire comprendre. Parce que le déficit de communication, le défaut de maîtrise des nuances, l'incapacité à mettre des mots sur ses ressentis, tout ça ne peut que participer à l'incompréhension et en définitive à alimenter la nervosité des interlocuteurs impliqués dans la tentative d'échange. Et pourtant merde, il faut bien reconnaître que comprandr qqun ki ecri kom sa, ça ne pose en réalité pas de véritables difficultés une fois qu'on a compris les clés qu'un gamin de 8 ans arrive aisément à comprendre. Ça peut même être ludique de lire du langage sms, si si. Le reproche qui se fait en général en direction de celui qui s'exprime mal devrait à mon sens se faire en direction de ceux qui s'en plaignent, coupables d'une paresse intellectuelle couplée à une bien triste inflexibilité d'esprit. On ne peut pas dénigrer ou reprocher à quelqu'un d'avoir les incisives pourries en partant du principe qu'il suffit de faire l'effort de se les brosser pour qu'elles tiennent : il existe des maladies de dent et des soins chers et fort peu remboursés pour lesquels on ne peut faire porter la faute au malade des dents. C'est la même chose pour la maîtrise du langage ; il suffit pas de se décider à lire et relire Paul et Virginie pour parvenir à un niveau socialement satisfaisant de qualité langagière : il existe des ghettos et de la dysorthographie plus ou moins prononcée qui font qu'il est aussi injuste que contre-productif de d'accabler un campeur sauvage de Calais de reproches sur ses fautes de français.
Entendons-nous, il faut pas baisser les bras et continuer à s'acharner à faire apprendre (et faute de mieux à apprendre nous-même) à nos nenfants à écrire des belles lettres, au sens où le bien écrire et bien parler relève de l'école primaire. Mais il faut aussi leur apprendre pourquoi le correcteur d'orthographe se met en marche, leur permettre de comprendre ses failles et savoir comment les éviter. A l'école, il y a bien d'autres choses plus importantes à présenter impérativement à la génération suivante que l'orthographe sans correcteur orthographique, comme la connaissance des voies d'accès à l'information et les utilités possibles de ces informations (mais c'est une autre histoire). On va pas s'amuser à démontrer l'intérêt d'un socle commun non-restrictif pour ce qui est de la rectitude de la langue -c'est pratique, tout ça-, mais on peut préciser qu'on parle ici de l'acquisition d'une gymnastique nécessaire à la vie, un exercice aussi mécanique et essentiel que la marche, le brossage des dents, les bases du calcul, ou le sexe oral. Dans tous ces cas, un formatage à la fois intensif et adapté aux évolutions de chacun, dès le plus jeune âge -ou à défaut le plus tôt possible, c'est terriblement long l'apprentissage d'un langage-, est indispensable, au moins pour atteindre un niveau minimal, un socle de base. Comme le démontre avec brio le système éducatif nord-coréen, à force de persuasion et tant que ça fait pas trop mal aux articulations, il faut se rappeler que tout peut devenir un jeu pour un cerveau tout frais et spongieux. Si besoin est, faut temporairement faire croire aux gamins que le bon fonctionnement du cosmos tout entier dépend uniquement du respect des règles de la syntaxe française, que les voies de la grammaire sont hélas clairement impénétrables depuis le péché originel qu'a été l'abandon du latin, et puis qu'on va leur couper le clitoris avec les dents s'ils parviennent à offenser le seigneur Larousse avec leurs fautes d'orthographe. Et pourquoi pas le faire vraiment tiens, histoire que ce soit crédible. La maîtrise d'une, voire plusieurs modes de communication communs doit de toutes façons figurer au programme des gymnastiques des bambins. On leur révélera seulement après coup qu'on les aura mutilé du prépuce pour rien, et ça sera très drôle et alors on rira beaucoup.
Et si même avec tout ça, il y en a qui passent à travers les mailles du filet, qui, pour d'obscures raisons génétiques, familiales ou je ne sais quelle autre excuse, se retrouvent capables de communiquer qu'approximativement au vu des standards du socle commun, qu'ils conservent des particularités langagières insurmontables, qu'ils aient du mal à prononcer tracteur... HÉ BIEN TANT PIS : devinez quoi ; C'EST PAS GRAVE, ON S'EN FOUT. Ils n'auront jamais à savoir épeler parallélogramme sans hésitation, ils trimbaleront le charme mystérieux et parfois désagréable du type qui prononce des phrases dont les mots ne sont pas toujours élucidés (accents, mie de pain dans la trachée, codes propres à un groupe, etc), et ils rendront fous de rage les quelques templiers autistes qui ne supportent pas qu'on massacre la langue dont ils ont eu la fierté de savoir s'en rendre maître avec mention lors de leurs plus belles années de gavage d'âme. Ce sont ces mêmes templiers, crispés sur leur aisance souvent précoce au petit jeu de la langue et attachés à la pratique d'une gymnastique millénaire où ils font la loi, qui transpirent la même infantilité qu'ils croient à tort déceler dans le yaourt niveau cours préparatoire balbutié par leur interlocuteur.
Pour autant, je pense qu'est plus civilisé et adulte celui qui cherche à comprendre et à se faire comprendre de son partenaire de communication, plutôt que celui qui, même s'il ne le fait pas, souhaiterait surtout imposer les stricts termes possible de l'échange. Je ne vois pas en quoi il faudrait que les gens de facto plutôt distants du socle langagier commun se trouvent en situation de devoir invoquer ces handicaps en tant que prétextes ou excuses pour quoi que ce soit... On saura dès le début qu'ils ne brilleront pas en tant que présentateur sur france culture ou concepteur de correcteur d'orthographe, et ils feront autre chose. Et c'est très bien, faire autre chose, surtout qu'il y en a une foultitude pour lesquelles il n'est pas rédhibitoire de ne pas avoir lu Paul et Virginie. Pour être gentil, utile, et même carrément productif pour la société, c'est souvent pas bien crucial d'avoir beaucoup de mal à communiquer selon les seuls standards du socle. Sauf que pour concrétiser cette évidence, faudrait sans doute vivre dans une autre société que celle où la façon de s'exprimer n'est pas aussi pénalisante que la couleur de la peau, celle où même la maîtrise de ce socle commun ne garantit pas d'échapper à la privation toujours plus large de participation à la vie collective -et par extension à la pauvreté matérielle-.
Le système éducatif méritocratique, tout particulièrement en France, porte dans ses gènes l'objectif de recréer une hiérarchie qui remplace celle des liens de sang et des héritages. Le programme éducatif commun est un corpus aussi rigide que traditionnel puisqu'il mélange parmi les indispensables l'orthographe, le limon fertile du Nil, Paul et Virginie, les croisades et les fourberies de scapin. Bref, que du typique des goûts et préoccupations d'un sommet sociologiquement très homogène et sans doute un peu trop isolé de l'exhaustivité de la marche du monde. L'inculcation de ce corpus est un rite de passage renouvelé à chaque génération qui permet, faute de mieux, de continuer à hiérarchiser les individus. Il paraît que pour le moment on n'a rien trouvé de meilleur programme pour obtenir une descendance épanouie capable de faire face aux problèmes qu'elle va rencontrer. Et puis, ça rassure les parents quant à la bonne reproduction de leur propre savoir et à la consolidation de l'universel étendard rayonnant de la culture et langue française, donc ça passe. C'est pas un hasard si les meilleurs bacheliers sont les enfants de prof et non les enfants de banquier ; c'est plus facile de savoir répondre à des exigences dans lesquelles on barbote depuis que l'on a reçu son premier stylo vert.
POURQUOI COMMUNIQUER BIEN QUAND ON PEUT COMMUNIQUER BIZARREMENT ?
Bien écrire et parler, c'est communiquer de manière chouette, bien communiquer quoi. Par opposition, écrire et parler bien, c'est communiquer de façon conforme, correcte. Voilà pour l'idée. Bien communiquer, c'est peut-être réussir à faire passer un message et comprendre sa réponse, et pourquoi pas faire passer plein de non-dits et comprendre ceux de l'autre. Et à trop vouloir communiquer bien plutôt que de chercher à tenter de se faire rencontrer des intérieurs de crâne en toute spontanéité et transparence, on se crée sans le savoir des scaphandres qui nous empêchent d'articuler ce que l'on voudrait plus naturellement dire. On prépare le cadre de sa réponse plus qu'on écoute l'intention non-verbalisée de l'émetteur du message, c'est mécanique. Ériger la rectitude du langage comme valeur, loin d'être un gage d'ouverture et d'élévation de l'esprit, ne permet que de réduire les possibilités. On se sentira à l'aise qu'avec des collègues du parler officiel, on ne voudra pas être embarrassé en public par ceux qui trimbalent un terrible accent picard jusqu'au fond des sinus ; on voudra pousser ces inconfortables échanges à leur fin en priant le ciel de ne plus avoir à échanger avec les mendiants. Les membres du réseau des microcosmes du vrai parler officiel refuseront toujours dans leur chair de faire sauter ce verrou, trop précieux pour se tranquilliser quant à son statut social : quelle chance d'avoir échappé aux ténèbres du pays des gens sans bescherelle, mon âme est sauve, mon existence est justifiée.
Il y a quelque chose qui fait bien chier les bretons et les basques : dans la constitution française, juste après l'égalité théorique de tous devant la loi, on trouve le deuxième article qui rappelle avant tout autre principe que "la langue de la république est le français". Parce que oui, devant l'évidence que ce socle commun existe depuis la scolarisation de masse, graver ce constat dans le marbre masque les innombrables réalités que cette phrase recouvre dans les faits. Cette incantation permet certes d'imposer d'horribles VF au détriment de la VOST à la télévision, mais faute de milice de la langue -il y a tout de même pas mal de délateurs disséminés dans la population-, je doute de son effectivité, tout autant de la place de choix qui lui est accordée (au-dessus de la loi, carrément). Mais va me trouver 385 députés qui sont pas attachés au respect dogmatique de la langue française. En gros, on peut dire sans trop se tromper que, malgré les préconisations de l'académie française et de la commission générale de terminologie et néologie (des gens qui sont payés pour ça), beaucoup continueront à dire "par contre", que quelque chose "s'avère vrai", "s'il aurait vu", "de façon à ce que", "je sais pas c'est qui", "faire montrer", "additionnel" plutôt que "supplémentaire", "autant pour moi"... Pire, tous les jours, ils s'entêteront à écrire des e-mails plutôt que des courriels. C'est le déclin, on va se barrer au Canada.
Le très sympathique Monsieur Chomsky a trouvé le seul truc toujours correct dans le langage humain, la structure de base qui fait qu'à partir du moment où elle est maîtrisée, une phrase, peu importe la langue, est correcte. Au-delà de ça, je ne sais plus distinguer ce qui est correct de ce qui ne l'est pas ; cette logique binaire ne me satisfait pas. Quand j'étais à Bruxelles, c'était correct de demander "tu sais me passer le sucre impalpable ?", et c'était aussi très correct de boire des a-fond, de ne pas oublier d'oblitérer son billet de train et évidemment de ne pas hésiter à bien poigner dans la brosse avant de sortir des chiottes. Et je pense qu'il y plein de gens chez qui faut vraiment être un bolos pour s'interdire la toute naturelle tentation d'utiliser le mot bolos. Même (et surtout) si on bosse à l'académie française, c'est impossible de connaître et comprendre tous les mots qui existent, qui s'inventent, qui disparaissent et qui réapparaissent. Et pourtant, l'estime accordée aux mots inconnus varie considérablement en fonction de la qualité supposée de la personne, là où les mots inconnus sont pourtant théoriquement égaux (puisque dans un cas comme dans un autre, on n'en comprend, ni n'en devine le sens). Si les belgicismes ou les mots de patois pourraient a priori être tolérés comme étant du français, alors pourquoi pas tous ces mots informels que beaucoup rêveraient d'extraire du vocabulaire des jeunes ? Renaud c'était un représentant de la chanson française jusqu'à Moscou, ça l'empêchait pas de dire sans honte ni réprobation qu'il s'était carrément fait chouraver son blouson.
Les polyglottes et apprentis polyglottes adorent rappeler avec émotion que chaque langue dispose de mots difficilement ou impossiblement traduisibles, même que ça a plein de charme et que ça justifie la résistance contre la propagation de la langue de John Cleese, Barry White et William Shakespeare -langue d'ailleurs assez pauvre, comparativement à d'autres, il paraît-. Le bug, c'est qu'on tient ce raisonnement de valorisation du patrimoine sacré de la langue vernaculaire uniquement à l'égard des langues institutionnalisées. Bizarrement, dès qu'on quitte le registre des langues entendues dans les restaurants à homard des capitales du globe ou dans le charmant spot touristique, la diversité langagière n'est plus digne d'intérêt, ni de respect. Qu'est-ce qu'un dialecte, qu'est-ce qu'un patois si ce n'est la survivance des parlers naturels de gens regroupés sur un territoire donné ? En comparaison de ces héritages géographiques, les nouveaux parlers actuels et futurs ont, eux, transcendé la notion d'espace pour se constituer en réseaux, au gré des migrations, rencontres, et choix de sources d'informations opérés par chacun. Parce qu'une langue ou un mot n'est pas territorialisé et a moins de 15 ans d'âge, on aurait le droit de procéder à une dichotomie qui distingue le correct de l'incorrect ? Derrière l'étonnante facilité que n'importe quel quidam a à comprendre du Victor Hugo ou même du Voltaire, il faut reconnaître que la langue de Lièremo et tout ce qui peut s'y agréger est depuis toujours un ensemble aux frontières mouvantes, en perpétuelle mutation, et c'est tant mieux.
UN BOLOS N'EST PAS SIMPLEMENT UN IMBÉCILE
Il a fallu attendre l'intégration de ce nouveau substantif dans l'édition 2015 du Larousse pour que l'on puisse légalement traiter quelqu'un de bolos. Pendant ce temps, les parties de scrabble ont du se passer d'un mot qui, d'une façon pourtant unique, permet de désigner "une personne naïve ou peu courageuse, ou complètement ridicule, voire stupide". Tout ça à la fois. Il y a des mots nouveaux qui n'en remplacent aucun, comme, je sais pas, moi, "troll". Les mots qui parviennent finalement à obtenir l'approbative onction du grand seigneur Larousse se heurtent bien évidemment aux vitupérations des ronchons réactionnaires. Reste que ces nouveaux mots officiels bénéficient du statut protecteur de mot de la langue française, statut une fois encore bien trop binaire puisqu'il exclut parfois et souvent d'autres mots quasiment aussi souvent employés que bolos. Encore une fois, nombre de néologismes et entorses à la syntaxe (faire montrer...) se révèlent être bien plus compréhensibles, de facto compris, et au final justifiés que pas mal de douteuses subsistances d'un autre âge qu'il n'est nécessaire d'apprendre que parce que c'est il est vrai intéressant et même essentiel de comprendre la langue de l'âge d'avant (y'a quand même quelques trucs bien à lire). Mais pour ce qui est du langage d'aujourd'hui, foutredieu, qu'est-ce qui compte dans le sens d'un mot ? Son étymologie, ou comment il est compris de facto par la population adepte du langage commun ?
Il existe tellement de mots qui sonnent bien plus barbares que du verlan, genre je sais pas moi, "emphytéotique". On peut parler de n'importe quoi, avec des mots toujours plus adaptés pour tenter d'extraire des échanges du jus de vérité intersubjective. Mais surtout, on peut parler n'importe comment. C'est sûr que c'est moins pratique si on cherche strictement à parler pour obtenir quelque chose (une information, une opinion...) en un temps minimal. Par contre, parler n'importe comment est beaucoup plus fun. Et ça permet à chacun d'être à l'aise au long de tout processus de communication (et par extension de rapprochement de l'autre), puisqu'il n'y a plus d'entrave au déploiement épanoui de la pensée verbalisée.
Je suis peut-être hippopotomonstrosesquippedaliophobe, mais par exemple, dans mon foyer, il appraraît régulièrement pratique, amusant, et même logique d'improviser des mots qui deviennent courants, tels que "pampleglou" pour nommer le jus de pamplemousse. C'est aussi sympa qu'"usufruit" ou "gonoccoque", et surtout c'est plus rapide à dire. "Jus de pamplemousse", c'est déjà bien trop interminable pour un fruit aussi acide. Chez Pokémon ils l'ont bien compris : compresser deux mots permet de faire passer deux idées avec moins de lettres, comme salamandre et mèche, papillon et illusion, mystère et herbe, canard et artichaut, ou encore tas et morve. Les techniques d'enfantement de novlangue sont nombreuses, d'ailleurs parfois très anciennes. Des mots très respectables comme foultitude ou courriel suivent celle de la contraction, méthode ancestrale puisque naturelle, active sur les siècles à force de prononciation, certaines lettres ou syllabes disparissant à l'oral (ça donne des noms de lieu-dit, comme Bordeaux parce que c'est au bord des eaux). Autre technique très futée et qui à elle seule ouvre la voie à toutes sortes de verbes et adjectifs plus batards les uns que les autres : l'acronyme. Heureusement qu'il est là, l'acronyme. Sinon, le temps de dire "Jean-Baptiste fait un accident vasculaire cérébral, vite, appelle le service d'aide médicale urgente, il faut à tout prix qu'ils l'amènent au centre hospitalier régional universitaire !", l'intérieur des narines de Papy est déjà tapissé de croûtes froides.
D'une manière générale, les néologismes qui s'ancrent dans la bouche d'un nombre significatif de personnes sont rarement dénués d'intérêt. Si on les utilise avant même qu'ils soient légalisés, c'est sans doute qu'ils correspondent davantage à ce qu'on souhaite dire. Et si on utilise de plus en plus de mots d'anglais, ça se justifie aussi par le bon sens des anglo-saxons qui ont eu le soin de ne pas mettre trop de syllabes dans leurs mots. En dehors de cet aspect pratique, l'usage croissant du nouveau mot s'explique et se justifie par la nécessité de proposer une alternative au mot déjà existant : un imbécile n'est pas la même chose qu'un bolos. C'est comme pour la traduction : un mot dit dans une langue, que ce soit de par sa sonorité, son étymologie, ou la connotation qu'il porte d'une culture à l'autre, n'est jamais le même que le mot traduit. Seul un fou préférera ouvrir une boîte de harengs au vinaigre plutôt qu'une boîte de rollmops. Et plus personne ne rêvera d'inventer un jour une alternative francisée au mot twerk. Trouver un néologisme francisé jugé convenable comme "clavardage" ou "pourriel" pour traduire les millions de concepts qui naissent chaque jour en californie et dans le reste du monde apparaît comme une initiative certes amusante mais surtout assez vaine. Moi, si j'aime autant les belgicismes que l'introduction des mots anglais dans le français, c'est d'abord parce que ça correspond à quelque chose de facto pratiqué, qui s'est fait naturellement.
De toute façon, c'est déjà trop tard, la naissance, la circulation et le déclin des idées, mots et concepts vont bien trop vite pour être filtrés par qui que ce soit. La fonction d'émetteur de message à un public pluriel s'est bien trop démocratisée et décentralisée pour paraître contrôlable. Au contraire, tout cet ingouvernable bordel est un plus pour la bonne fluidité et l'intersubjectivité de réseau nécessaires à la survie de long terme de la masse humaine : à l'aube de la civilisation numérique, une bien plus forte proportion de locuteurs d'une langue en sont devenus les bien maladroits mais toujours imaginatifs co-constructeurs, à leur échelle et dans leur petite sphère d'influence. Et comme beaucoup de changements de société, c'est assez illusoire de vouloir s'y opposer sans réfléchir à comment l'accompagner. Agir collectivement sur son environnement et interagir de façon toujours plus ergonomique, ça suppose d'actualiser le langage en fonction de la compréhension que l'on se fait du monde. Appropriez-vous des nouveaux mots quand vous en avez l'occasion, et vous verrez bien s'ils sont compris.
C'est tous ces processus à l'oeuvre qui expliquent l'irruption de ces mots bizarres dans le contexte professionnel, conjuguée à la mondialisation et l’aplanissement subséquent de la palette des méthodes de management et de constriction d'humains. Bien sûr, quand j'entends qu'on va faire du "phoning" pour dire qu'on va passer un coup de fil, je suis le premier à être dubitatif, mais je comprends, au moins parce que vis à l'époque de la grande compression du temps.
C'EST ÉPOUVANTABLE, MAIS ON NE RETROUVERA JAMAIS LA COQUETTERIE DES PAPOTAGES QU'A CONNU EN SON TEMPS LA GALERIE DES GLACES
Acronymes, contractions, et plus globalement les néologismes sont largement privatisables. Certains verrous qui existent très fort dans notre langue ne se retrouvent pas dans pas mal d'autres. La flexibilité et la régularité des grammaires allemande et anglaise (entre autres) permet par exemple de transformer tout verbe en mot, tant que ça a un sens. Et tout substantif ou nom propre doit pouvoir devenir un adjectif ou un verbe, et réciproquement. C'est logique, peut-être pas jusqu'au point de tabler son nutridîner peut-être, mais c'est ce genre de méthode de novlangue encore une fois tout à fait compréhensible qui doit pouvoir au moins ponctuellement être mise en application sans se faire trop mal voir. Apparemment, les gens qui ont la chance de pratiquer la langue des signes (c'est joli et gracieux) ont une très forte tendance à développer leurs propres codes entre eux, et qui échappent de facto au socle commun... Et c'est pas pour autant qu'on leur tape sur les doigts.
La complexification croissante du monde, l'approfondissement de chaque domaine du savoir par les différents spécialistes dans leur spécialité, la multiplication des types d'activités possibles, l'exponentiel pouvoir de communication sur le monde, tout ça contribue à ce que chaque milieu, groupe, métier, ou discipline développe un jargon plus ou moins académique qui absorbera forcément certains mots d'anglais. C'est d'ailleurs l'entropie du jargon qui fait qu'il est difficile de faire se comprendre absolument tout le monde autour d'une table. Et je veux dire que ce problème majeur ne sera pas réglé juste parce que les gens autour de la table en question sont fils d'orthophonistes érudits et ont toujours aligné les 20/20 en dictée.
Quand je dis que les amateurs de lettres devraient être moins acariâtres et se réjouir chaque jour du glissant bouillonnement langagier, je le pense vraiment. Les défis inhérents à la communication sont d'un tout autre ordre. Quand on se risque au jeu souvent déprimant d'entrevoir l'avenir, franchement je trouve qu'il y a d'autres motifs d'affolement que l'inaptitude de ses enfants à conjuguer un verbe au passé simple, ou leur incoercible envie d'évoquer les possibilités qu'ouvre le streaming. C'est bon les gars, c'est fini la guerre de cent ans, vous-même ça fait un moment que vous osez dire parking (ah mais c'est ptet parce que les anglais disent pas ça justement). Un langage c'est comme un corps, c'est vivant, même s'il y a une grande part de mécanique sous-jacente. Et la vie ne connaît rien de "correct". Quand on est vivant, on dit pas que que cet individu nous trouble, on dit que ce bolos fait grave chier. Et pourquoi est-ce que cette vie serait forcément incompatible avec l'idée que la plupart se font de la rectitude du langage ? Honnêtement, pourquoi bolos, jusqu'en 2015, ne pouvait réglementairement pas côtoyer idoine dans une même phrase ? Apparemment, y'aurait une histoire de différence de champ lexical. C'est louche.
L'important dans l'art contemporain de la communication, c'est la flexibilité du cerveau, c'est-à-dire d'abord la curiosité et l'envie de vraiment comprendre ce que dit son interlocuteur, mais aussi et surtout l'aptitude à déduire des sens des sons qu'on entend ou des lettres que l'on lit. D'où l'importance d'ailleurs d'apprendre dès le plus jeune âge au moins une langue étrangère (et pourquoi pas une qui ouvre une porte particulièrement large sur les innombrables sources d'information du monde, genre l'anglais). Sans cette flexibilité, aucune chance d'avoir un jour le plaisir de s'exclamer un jour "putain, je comprends Donald en allemand". Non vraiment, c'est en disséquant les composantes du jugement des surlettrés les plus entêtés qu'on découvre à quel point le paradigme du langage à 95% correct n'a aucun sens.
DE MINIMIS NON CURAT PRAETOR (ON S'EN BRANLE)
Comme nombre de vertus d'autrefois, dont l'endurance dans les champs de cotton, c'est maintenant la machine qui est chargée de répondre aux attentes (pour qu'on puisse s'occuper d'autre chose). Le correcteur orthographique, de plus en plus apte à comprendre le langage humain (en 2015, il ne souligne pas qu'en rouge, mais aussi en bleu et en vert) s'occupe de nous faire écrire correctement, tout comme la fée hydrocarbure nous dispense de passer l'été à choper des insolations et à se faire des ampoules en récoltant de la pourtant essentielle matière première à slip. Petit à petit, le correcteur d'orthographe nous désorthographise de la même manière que ne plus travailler au champ nous a transformé en guimauves. Et putain oui que c'est tant mieux ! J'ai eu le malheur cette année d'avoir à refaire une épreuve de synthèse d'ensemble documentaire sur cinq heures... A la main. Alors ouais, le temps que ça sèche, l'effaceur c'est magique ok, n'empêche que ça efface qu'une seule fois. A l'ère du clavier tactile, il se pourrait que le nouvel objectif de rectitude de l'expression, de facto, c'est d'être compris par le correcteur orthographique et par la reconnaissance vocale, devenus auxiliaires d'accélération du processus de composition de message écrit. Ça se perfectionne et se généralise ces trucs, c'est de plus en plus parti pour que l'expression écrite sans faille devienne un truc d'aristocrate... A moins qu'elle ne le soit déjà ? En attendant, l'aptitude à manipuler le langage phonétique ou sms se mélange malencontreusement aux tentatives d'écrire correct, symptôme des frontières poreuses entre les différents langages que la nouvelle génération doit, contrairement à la précédente, savoir manipuler.
Rien qu'en prenant cette seule donnée en compte, j'en viens à me demander si on ne se rend pas compte à quel point il est complètement vain d'exiger encore des gens de respecter l'orthographe à au moins 90%. Parce qu'il y a d'autres facteurs qui vont dans ce sens ; à elle seule, la perpétuelle et exponentielle création et spécialisation des mots évoquée plus haut joue beaucoup, vu qu'on se retrouve non plus à devoir s'approprier une seule langue, mais "plusieurs". Et puis, devant le million d'informations et de stimuli qui nous tombent dessus à chaque minute, on peut très justement se demander si on peut réussir à remettre sur le sentier du bescherelle des gens rarement amenés à être en position d'émetteurs, et à qui la compréhension suffit. Parce qu'à ce niveau là, on diot bein recnoaînrte que les légrèes ererurs epmcêhnet ramreent l'esntiesl de la coprmhésenion. Il y a bien d'autres choses pourtant très correctes qui menacent la fluidité de l'échange d'information, dont l'excès de correction ou l'ostensible sophistication.
Aux édiles contempteurs qui craignent la démotion du langage dès qu'ils ouïssent des peccamineuses ébréchures grammaticales, à ceux qui objurguent les béotiens thuriféraires du parler bien ; en sus de votre outrecuidance et votre infatuation, vous vous êtes entichés de bien mirifiques minauderies considérées erronément comme d'essentielles aménités nonobstant l'essence même du langage. Ayez la sagacité d'abjurer la superfluité et l'inanité sibylline d'arguties lexicales amphigouriques. Les mots sont labiles et les acceptions sont innumérables. Faites minimum minimorum marcher votre mnémonique et ouvrez-vous aux époilantes et toujours congruentes novations circonlocutives au lieu d'admonester captieusement les dévoyés du dictionnaire. Et si les phrases sont abstruses et sonnent claudicantes, tant pis, prenez-ça comme un défi à votre impéritie à être équanimes avec tout factotum inhabile avec la métonymie. Nul besoin d'iniques étripades, gardez vos imprécations pour des sujets plus graves.
Vous avez eu du mal à comprendre ce paragraphe ? C'est normal, c'est du français. Peut-être que de l'espagnol, voire du picard auraient été au moins aussi transparents que ce type de vocabulaire, qui n'a d'autre fonction que de tracer une rupture avec ceux qui sont en dessous du bon seuil langagier. Cela dit, jouer à ce petit jeu aussi charmant qu'amusant, je dis pas, c'est franchement sympa ; j'aime bien entendre des gens partager leur enthousiasme pour l'excavation ou la subite propulsion de mots sous-usités aux sonorités désopilantes, comme "bifurquer" ou "impétrant". Ça permet de participer à des parties de scrabble. Moi aussi j'aime les mots (et surtout toutes les associations possibles entre eux), c'est rigolo de pratiquer le sport mondain de la conversation. Mais voilà, ça reste un petit jeu. Et un peu comme pour le petit jeu de la dissuasion nucléaire, même quand on est obnubilé par sa quête d'amusement, il importe de ne pas écraser son prochain. Par exemple, les auteurs de manuel de droit doivent garder à l'esprit que l'essence même de leur intérêt réside dans leurs qualités pédagogiques. Alors merde quoi, ça ne sert strictement à rien de chercher à caser "thuriféraire" à des gens qui se spécialisent déjà suffisamment dans la maîtrise d'un code abscons.
Le vocabulaire juridique se distingue tout particulièrement des autres jargons par son objectif assumé de dominer les profanes en recouvrant d'un voile de 5000 pages minimum les insidieuses règles de la vie en société. Autant l'ultraspécialisation des vocabulaires est nécessaire au moins du fait de l'extension des savoirs et des compréhensions, autant la sclérose langagière du juriste ressemble étrangement à un code secret élaboré en primaire pour garder irrésolue l'énigme de la cachette du fabuleux trésor. Un code qui vise à maintenir ici plus qu'autre part les non-initiés dans l'incompréhension et donc dans une relation asymétrique de dépendance vis-à-vis du juriste, dans un monde où on manque déjà suffisamment d'options pour régler soi-même ses problèmes. Si on ne doit pas faire n'importe quoi avec le langage, c'est d'abord parce que son usage dans la perspective de se comprendre (son objectif premier) ne doit pas se heurter à des barrières maladroitement figées par l'habitude et par l'affect. C'est aussi pour ça que l'orthographe et le vaste vocabulaire ne devraient plus être considérés comme les fondements des preuves de l'existence d'une âme. Le beau langage peut-être un art de vivre, une innocente habitude ou un hobby, mais si ça s'installe en tant que seuil sacré en dessous duquel il n'est pas digne de descendre, alors il y a un souci. Encore une fois, ça reste un jeu. Si les biathlètes se retrouvent à Sotchi, c'est pas pour se départager en fonction de leur qualité à être des humains remarquables ; c'est bien pour prouver leur habileté remarquable car comparativement supérieure à tirer sur des gens en faisant du ski. C'est pour ça que ça devrait être évident d'assimiler à une erreur de jeunesse le surgoût pour l'application de la bonne orthographe, malédiction dont pas mal ne se libéreront visiblement jamais. De longues souffrances les attendent.
L’INÉVITABLE BOYCOTT DU PASSE SIMPLE
Les puristes en croisade devraient urgemment réaliser que tant qu'à préserver le passé, ils devraient adopter au plus vite l'accent québécois, très authentique relique nasale préservée par-delà l'océan et à travers les siècles. Et puis faudrait ptet aussi rappeler à ces puristes que certains donnent le français langue minoritaire et mourante dans l'hexagone d'ici 50 ans, lol. Les futiles ambitions de centralisation et de protection de la langue française paraissent d'autant plus incompréhensibles que l'époque est à l'universalisation de la communication par l'anglais, et à la décentralisation des langues bientôt anciennes par les particularités nées des exponentielles appropriations qui surgissent sur les continents au fil des décennies. A chacun ses priorités, mais je pense quand même qu'on devrait davantage être attristé par la disparition du charme de l'imparfait forain ("qu'est-ce qui lui fallait à la ptite dame ?") plutôt que celle du passé simple. C'est pareil, on a rarement l'occasion de sortir des fûmes et des pûtes du bescherelle, quoi. Les anglais mis face à quelqu'un qui apprend leur langue sont surpris de découvrir des règles de leur propre langue, et même des temps dont ils n'ont jamais entendu parler. Est-ce que c'est si grave ? Je me souviens avoir eu une longue conversation avec une anarchiste qui était prête à défier la morale, l'Etat, et dieu, mais que la grammaire, ah non ça, ça se respecte ; "on n'est pas capable de penser librement si on ne maîtrise même pas les règles de sa langue maternelle".
Quand on voit que pour beaucoup, "décrédibiliser" c'est censé être faux, ou que "j'attire votre attention" est incorrect -au contraire de "j'appelle votre attention"-, y'a quand même matière à poser ses coudes et se masser un bon coup les tempes. Ok encore pour un/une après-midi, mais merde, qui dit une glaire, un effluve, un alvéole, ou une scolopendre ? M'est avis que les fautes de français n'en sont pas à partir du moment où elles sont institutionnalisées. Pourquoi vouloir à tout prix exiger au grand minimum le port du "s" au pluriel quand y'en a même pas à riz, gaz, bijou et cheval ? Et puis c'est comme ces "quinze cent quarante trois", qu'on ne devrait avoir le droit de dire qu'en commençant avec "en l'an de grâce" tellement ça fait médiéviste... Enfin je sais pas, dans une langue aussi illogique que le français, l'exigence de surcorrection m'énerve. Et ça m'étonne toujours de voir que ça n'en énerve pas plus. Pour comparaison, les anglo-saxons ont eu le bon sens de généraliser la contraction dans la conjugaison pour refléter l'usage réel de la langue, ce qui équivaudrait à légaliser le j'pense ou le j'fais. En attendant, on se trimbale un héritage qui ressemble comme beaucoup d'autres langues à un immense chef d'oeuvre sur lesquels faut surtout pas mettre ses mains sales. Et beaucoup de grincheux voudraient que l'on accorde la plus grande attention à chacune de ses charmantes irrégularités réglementaires...
TIENS, ET SI LE LANGAGE HUMAIN ÉTAIT PAR ESSENCE IMPARFAIT ?
Pour le langage comme pour toute autre chose, c'est la marque d'une culture primitive que d'imaginer que la simplicité est barbare et que la complexité est hautement avancée. Exiger de la richesse lexicale surnuancée est un leurre qui masque l'inaptitude fondamentale du langage humain à rendre compte de la substance du réel. Derrière l'impression d'avoir suffisamment détaillé le pourquoi de quelque chose est beau ou bon, on n'arrivera jamais à verbaliser l'exhaustivité de ce qui existe ou peut être imaginé. C'est que des tentatives. Parler, écrire, c'est d'abord construire un simulacre de réalité avec des aboiements. L'éventail des nuances et des synonymes, pour beaucoup indispensables à l'épanouissement de l'esprit, ne sont que de vagues repères pour tenter d'ajuster laborieusement la précision de son message ("Peux-tu me passer de la nourriture s'il te plaît ? J'ai faim, vois-tu" plutôt que "DONNE"). On peut prouver ou donner l'impression que quelque chose est vrai à tout et n'importe quoi avec des mots : la preuve, je viens de passer quelques heures à écrire des conneries, et personne ne s'est rendu compte de rien. Vous le savez pourtant que la vérité est ailleurs merde, alors pourquoi s'acharner à exagérément vouloir préserver le sens de ce qui n'en a en fait pas tellement, à partir du moment où on dépasse la sphère du strict registre pratique ? J'imagine que tout philosophe -ou tout autre scientifique des lettres- se rend compte au bout d'un moment que les mots ne lui permettent pas de mettre exactement la main sur ce que lui et ses copains cherchent vraiment.
La quête du réel et son interprétation par les mots n'ont un sens défendable que pour les choses simples, le domaine pratique non-soumis à l'interprétation. Revenons aux sources : l'intérêt du langage c'est d'abord de nous permettre de manipuler, appréhender et interpréter notre environnement, si possible avec les autres. Et alors s'il existe incontestablement un langage commun qui vaut la peine, c'est celui de la raison, pas celui de la bonne orthographe et de la très dispensable couche de raison supplémentaire qu'elle apporte. C'est déjà génial qu'on puisse s'entendre avec brio sur ce qui ne peut être contesté rien qu'avec des phonèmes et, si besoin, des powerpoints avec des schémas de toutes les couleurs. Concrètement, quand on cherche sur des forums une solution à une couille avec son windows, on passe souvent outre l'absence de ponctuation, la disparition de lettres et la surabondance de smileys (pardon, émoticônes) de nos amis les informaticieux illettrés ; on boit leurs précieuses instructions, et on ne dit même pas merci. Le jeu du langage est crucial au sens où toute notre maigre traduction de la perception de l'extérieur (et de l'intérieur) de nos crânes en dépend. Tant qu'à faire, on va pas corser les choses en délimitant le correct du pas correct et en les entravant dans une subordination au "droit à parler en étant écouté". Faudrait se sensibiliser à l'idée que ce qui nous empêche d'évoluer mentalement, c'est le langage, dans le sens où il n'évolue pas aussi vite que notre perception de notre environnement. On est déjà prisonniers de la structure indo-européenne de construction de phrases, alors ne nous enfermons pas davantage le télencéphale.Y'en a qui s'en plaignent et qui hurlent à la novlangue de sodomite franc-maçon à chaque fois qu'ils entendent une nouvelle expression officielle ("rah fait chier quoi merde, maintenant on n'a plus le droit de dire un aigle, on doit dire un oiseau de couleur"). Mais moi je trouve très sain le processus de "ah mais merde en fait on appelait pas ça du tout comme il faut"... Et, à plus long terme, de "putain, on parlait vraiment comme des bolos à la renaissance".
Accompagner la marche du monde avec les mots doit nous permettre de bien communiquer quand on se promène dessus, et doit en définitive nous aider à nous l'approprier collectivement, de la manière la plus congruente possible, avec les mises à jour nécessaires. Je n'ai aucune idée de ce que c'est, bien communiquer. Je sais juste que c'est autre chose que parler et écrire bien, ça c'est sûr et certain. Consacrer du temps à la question de la bonne communication me déplairait pas, surtout que je m'estime particulièrement pas doué dans le domaine. J'imagine que dans l'idéal, très très bien communiquer ressemblerait à de la télépathie. Mais je sais pas, j'arrive pas à m'empêcher de penser que cette hypothèse n'est pas des plus pratiques pour une espèce qui rechigne à se fondre en une intelligence collective. Les gens qui rencontrent des extra-terrestres et les esprits de la forêt en s'envoyant de la diméthyltryptamine avec des chamanes comprennent carrément qu'apparemment, nous autres humains ne parlons pas la bonne langue, même que c'est la principale impasse de notre espèce. Bien que plutôt ténue, cette piste exotique a le mérite de mettre en lumière toute l'absurdité du dogme qui fait vivre les nazis de la grammaire.
Trop miser sur les mots pour construire sa conception du monde, c'est se désensibiliser aux autres langages qui nous entourent et qui portent souvent une plus grosse dose de vérité que les signaux sonores métaphoriques qu'on utilise pour dire bonjour différemment le matin de l'après-midi. Les choses qu'on cherche à dire avec son âme peuvent être mieux comprises que lorsqu'on cherchera à les rationaliser dans un fatras de nuances aux définitions forcément intangibles. Bien plus que la forme de l'expression, le sentiment, l'émotion, la couleur, le langage du corps, les silences, bref ce qui fait que ce qui est dit est dit par un être vivant et non une carte mère n'est pas à négliger. Dans un avenir peuplé d'IA qui écriront les articles de journaux et les cartes d'anniversaire, ça pourrait devenir pittoresque et peut-être au final extrêmement rassurant de croiser de temps en temps des fautes de frappe.